Alain Farah, professeur agrégé au Département des littératures de langue française de l’Université McGill et romancier primé, se souvient d’avoir grandi dans une maison où il n’y avait aucun livre.
« Il n’y avait pas de livres à la maison, à part le dictionnaire médical. J’ai donc découvert la culture à travers la télévision, puis le cinéma, explique-t-il. J’ai toujours eu le profond désir d’écrire un jour un scénario. Lorsque Philippe Falardeau m’a contacté il y a quatre ans, c’était enfin l’occasion rêvée. »
Philippe Falardeau, l’un des cinéastes québécois les plus salués par la critique — à qui l’on doit notamment Monsieur Lazhar et Mon année Salinger — a souhaité adapter Mille secrets mille dangers, roman foisonnant d’Alain Farah sur une famille d’immigrants libanais à Montréal.
Le roman s’ouvre sur le mariage d’Alain et Virginie, mais bascule dans les souvenirs lorsqu’Alain, en proie à de graves angoisses, replonge dans les méandres de sa jeunesse. Succès de librairie immédiat au Québec, Mille secrets mille dangers a remporté plusieurs distinctions, dont le Prix littéraire du Gouverneur général en 2022.
« J’ai toujours eu le profond désir d’écrire un jour un scénario. Lorsque Philippe Falardeau m’a contacté il y a quatre ans, c’était enfin l’occasion rêvée. »
Alain Farah, professeur agrégé au Département des littératures de langue française
Le réalisateur s’est reconnu dans les personnages du roman. « Les émotions me touchaient de près, confie ce dernier. Par exemple, j’ai moi-même été aux prises avec de l’anxiété chronique plus jeune. Le livre aborde ce sujet avec beaucoup d’humour. J’ai toujours été interpellé par le parcours des immigrants, mais cette histoire est très différente parce qu’il s’agit d’immigrants de deuxième génération. Le personnage est un Québécois à bien des égards, mais il doit porter le poids de la culture de ses parents. »
Habitué à faire cavalier seul pour l’écriture de ses scénarios, Philippe Falardeau a choisi, cette fois, de collaborer avec l’auteur du roman. « Comme je ne suis pas issu de la communauté libanaise, il me semblait logique de m’associer à Alain pour l’adaptation. Il était d’ailleurs très enthousiaste. »
Le choix des interprètes a été déterminant pour l’incarnation à l’écran des personnages du roman. Si Rose-Marie Perreault (dans le rôle de Virginie) est bien connue du public québécois, ce n’est pas le cas du reste de la distribution, essentiellement composée d’actrices et d’acteurs venus de France ou du Liban.
Parmi ces nouveaux visages, on trouve Hiam Abou Chedid, actrice libanaise qui s’est installée à Montréal après la terrible explosion du port de Beyrouth en 2020.
Initialement sollicitée pour participer au recrutement de comédiens libanais dans la métropole, elle s’est proposée pour le rôle de Yolande, la mère intense, mais aimante, d’Alain.
« Dès la première prise, j’ai su que c’était elle, se rappelle Philippe Falardeau. C’est l’une des meilleures actrices avec lesquelles j’ai travaillé. »
Pour Mille secrets mille dangers, le cinéaste a fait appel au directeur photo André Turpin. Résultat : une œuvre qui baigne dans une lumière dorée. Tourné notamment à l’Orange Julep et à l’Oratoire Saint-Joseph, le film revisite des lieux emblématiques sans tomber dans le cliché et en proposant un regard neuf sur des décors familiers.
« Beaucoup de cinéastes évitent ces lieux par crainte de l’effet carte postale, » remarque le réalisateur. Or, les dômes de l’Oratoire Saint-Joseph, notamment, prennent une dimension presque expressionniste au point culminant du film. Même les personnes qui connaissent cet endroit par cœur auront l’impression de le voir pour la première fois.
Alain Farah, pour sa part, nourrit depuis longtemps une véritable passion pour le cinéma québécois, à telle enseigne qu’il donne un cours d’introduction sur le sujet à l’Université McGill. Il évoque l’enthousiasme de ses étudiants et étudiantes pour les cinéastes contemporains, comme Xavier Dolan et Jean-Marc Vallée : « Être à l’université et parler de la vraie vie et de ce qui est en train de se faire en création, c’est très stimulant. »
« À mes yeux, le cinéma québécois, bien qu’il porte parfois le poids d’un statut minoritaire, a eu une incidence majeure sur le cinéma mondial, poursuit-il. Je pense à ce qui s’est passé ici [dans les années 1950 et 1960], à [l’apport du Québec à la série documentaire inédite] Candid Eye, au travail de l’ONF, au cinéma direct. »
Le romancier a raison : cette période charnière a redéfini le langage du cinéma dans le monde. Grâce à des œuvres qui imaginent le monde autrement, comme Golden Gloves et Le chat dans le sac, tournées caméra à l’épaule, en son synchronisé et avec un regard local, des réalisateurs comme Gilles Groulx, Claude Jutra et Michel Brault ont exercé une influence considérable. Alain Farah exprime également son admiration pour le réalisme magique de Jean-Claude Lauzon et pour le dur regard politique d’Anne-Claire Poirier.
Il se souvient aussi de son premier contact avec l’univers de Philippe Falardeau : « Au début des années 2000, lorsque La Moitié gauche du frigo est sorti, j’étudiais en littérature à l’UQAM. Je me rappelle avoir vu ce film et m’y être immédiatement reconnu. Je n’aurais jamais imaginé qu’un jour, nous travaillerions ensemble », souligne-t-il.
Philippe Falardeau ne tarit pas d’éloges sur la première incursion d’Alain Farah dans l’écriture scénaristique. « Ça s’est très bien passé, parce que, je pense, il connaît si bien le cinéma, et le cinéma québécois en particulier. » Le réalisateur a toutefois tenu à tempérer les attentes de l’auteur, dont le roman a connu un immense succès.
« Il a écrit un succès de librairie au Québec, couronné par le prix du Gouverneur général. Je lui ai dit : je ne suis pas certain que le film connaîtra le même succès au box-office. »
La coscénarisation a été saluée par la critique. Le Devoir applaudit une adaptation réalisée « avec finesse, humanité et drôlerie », tandis que La Presse évoque une œuvre qui traduit avec justesse l’étouffement ressenti par Alain, tout en débordant de chaleur et de rires.
Depuis sa première au Festival international du film de Toronto le mois dernier, le long métrage est désormais à l’affiche dans les salles du Québec. « Il est présenté un peu partout dans la province, dit l’écrivain. Les gens nous écrivent, et Philippe et moi partageons leurs messages, parfois avec émotion, parfois avec amusement. »