« Il est plus urgent que jamais d’inverser le faible rendement du Canada sur le plan de l’innovation », a déclaré récemment le Conseil des académies canadiennes (CAC) au terme de son évaluation de l’état de la science, de la technologie et de l’innovation au Canada.
Le rapport du CAC est un brusque rappel à la réalité : productivité à la baisse, faible adoption de la technologie par les entreprises canadiennes et faibles niveaux d’investissement du secteur privé en recherche et développement sont présentés comme les principaux facteurs à l’origine de la crise.
En revanche, le secteur de l’enseignement supérieur du Canada, où se forment les talents et se mènent des recherches de classe mondiale, est décrit comme un « rare point positif » de l’écosystème de l’innovation du pays.
L’Université McGill est un chef de file de l’innovation. Elle s’illustre notamment par ses travaux sur les matériaux renouvelables et durables de même que par son initiative De l’ADN à l’ARN (D2R), qui vise à mettre au point des traitements par ARN fondés sur la génomique et a été lancée grâce à la plus importante subvention de recherche de son histoire. En outre, ses incubateurs de jeunes entreprises reconnus partout dans le monde et son Fonds d’innovation financé par des donateurs aident les membres de sa population étudiante et de son personnel à concrétiser et à commercialiser leurs idées.
Et ce n’est qu’un début : le nouveau Parc du développement durable de l’Université McGill ouvrira ses portes en 2029. Axé sur une mission d’innovation d’importance cruciale, il réunira diverses disciplines – chimie verte, génie durable, IA, politiques publiques – vouées au bien-être de la planète et de ses habitants.
La professeure Dominique Bérubé est vice-rectrice à la recherche et à l’innovation à l’Université McGill. Sous sa direction, le Bureau de la recherche et de l’innovation met de l’avant les priorités de recherche de l’Université, cultive des partenariats avec le secteur privé et d’autres collaborateurs et permet aux chercheurs de McGill de transformer leurs idées en solutions qui profitent à la société.
La Pre Bérubé compte parmi les pairs évaluateurs du rapport du CAC. Nous avons parlé avec elle des efforts que l’on déploie à l’Université McGill pour stimuler l’innovation.
Le rapport du CAC est sans équivoque : nous devons de toute urgence combler les lacunes du Canada en matière d’innovation. Selon vous, quel est le principal frein à l’innovation au pays?
De mon point de vue, la plus grande difficulté vient du manque d’investissement en recherche et en développement de la part des entreprises. L’écart sur ce plan est énorme si l’on compare avec l’Allemagne, les États-Unis et le Japon, où de grandes entreprises investissent en R&D. Au Canada, nous avons surtout des petites et moyennes entreprises. Certes, elles investissent beaucoup en recherche et en innovation, mais, comme elles sont plus petites, l’incidence est moindre.
Comment l’Université McGill contribue-t-elle à stimuler l’innovation à Montréal, au Québec et au Canada?
L’Université McGill est certes renommée pour l’excellence de ses travaux de recherche, mais sa capacité à nourrir l’écosystème d’innovation, elle, est moins connue.
Or, en 2023, le nombre de jeunes entreprises nées à McGill nous plaçait en tête des universités nord-américaines. Nous disposons d’excellents incubateurs. Le Centre Dobson pour l’entrepreneuriat, par exemple, accomplit un travail remarquable en transformant les bonnes idées en entreprises. En outre, soixante-quinze pour cent des jeunes entreprises issues du giron mcgillois sont implantées ici même, au Québec, où elles créent des emplois et transforment l’écosystème.
Parmi les entreprises fondées à l’Université McGill en 2023 figure FeX Energy. S’appuyant sur des années de recherches menées par le professeur Jeffrey Bergthorson au Laboratoire de recherche sur les carburants de remplacement du Département de génie mécanique, l’entreprise a mis au point un système énergétique propre et sans carbone, qui utilise un combustible à base de fer pour produire et emmagasiner de l’énergie. Cette technologie pourrait réduire considérablement la dépendance au carburant diesel des nombreuses régions de la province où l’électricité et le chauffage reposent presque entièrement sur du carburant importé. Ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres des retombées concrètes de la recherche et des technologies mcgilloises, qui peuvent aider les gens à réduire à la fois leurs coûts et leur empreinte climatique.
En investissant dans la recherche sur l’ARN, nous créons un écosystème très important pour commercialiser les innovations à base d’ARN et améliorer la santé humaine. Nous y travaillons depuis deux ans et demi et progressons vers la conclusion de partenariats fructueux avec le secteur privé. Et c’est ici même, à Montréal, que ça se passe.
Parlez-nous des nouveautés et des avancées en innovation à McGill.
Le Centre McGill Engine, La plateforme d’innovation clinique (CLIP) – l’incubateur de l’Hôpital général de Montréal –, et le Bureau de transfert de technologies de McGill viennent de recevoir du financement du gouvernement du Québec pour travailler ensemble à catalyser les innovations en santé dans la province.
La mission et la conception audacieuses du nouveau Parc du développement durable, qui stimulera l’entrepreneuriat et l’innovation ouverte, suscitent beaucoup d’enthousiasme au sein de la communauté mcgilloise.
Je travaille en étroite collaboration avec l’Institut du cancer Goodman, l’initiative D2R et le pôle Inspire Bio Innovations à un carrefour de technologies de la santé qui verra le jour sur le site de l’ancien Institut thoracique de Montréal. Un incubateur de jeunes entreprises dans le domaine des sciences de la vie y sera également mis sur pied. Nous unissons nos efforts pour attirer et créer des fonds de capital-risque.
Comment pouvons-nous construire un écosystème qui favorise l’entrepreneuriat tout en gardant le cap sur la mission fondamentale de l’Université, à savoir l’enseignement et la recherche?
Notre vocation est la formation, et je pense qu’il est important de le préciser. Nous devons trouver un juste équilibre. Il est essentiel de développer cet écosystème d’innovation tout en évitant tout conflit d’intérêts. L’idée, c’est de créer une voie permettant à une jeune entreprise d’obtenir du financement. C’est pourquoi nous collaborons avec des fonds de capital-risque externes, tout en nous efforçant de créer nos propres structures pour soutenir nos équipes de recherche.
Les universités ont tendance à vendre leur propriété intellectuelle très, très tôt, faute de financement pour développer et faire mûrir leurs découvertes. Nous devons trouver le moyen de porter nos innovations à un niveau où elles seront plus faciles à vendre et plus rentables. C’est ce que nous visons, avec l’aide de diplômés, de donateurs et du gouvernement.
Le rapport du CAC indique que l’IA pourrait inverser la tendance à la baisse de la productivité. Quel rôle peut jouer l’Université McGill pour mettre à profit nos atouts en matière d’IA au profit des économies québécoise et canadienne?
L’Université McGill a participé à la fondation de Mila – Institut québécois d’intelligence artificielle et a toujours joué un rôle de premier plan dans le domaine de l’IA. Nos équipes de recherche participent activement à des collaborations avec le secteur privé et à la création de jeunes entreprises, et l’Université travaille étroitement avec Mila à cet égard.
Nous voulons que les nouveaux entrepreneurs profitent d’un accès direct à des spécialistes en IA. Les jeunes entreprises devraient pouvoir tirer rapidement parti des avantages de l’IA pour concrétiser leur vision. C’est là que l’Université peut agir.