La première phrase de Run Like a Girl, autobiographie récemment publiée par Catherine McKenna, est « Life is messy ». La vie, c’est compliqué.
L’auteure assume cette affirmation.
« Ce que je désirais le plus au monde, c’était devenir nageuse olympique. Je n’ai pas atteint cet objectif », déclare CatherineMcKenna (LL. B. 1999), qui, à titre de ministre de l’Environnement et du Changement climatique du Canada, a dirigé la délégation canadienne lors des négociations finales de l’Accord de Paris sur les changements climatiques.
Elle n’était toutefois pas loin du but, puisqu’elle s’est rendue jusqu’aux essais olympiques. La déception a été énorme, mais l’ancienne ministre estime que ses années de natation lui ont inculqué « la discipline nécessaire pour persévérer même lorsque les progrès semblent lents », qualité qui lui a été très utile dans la vie. Par la suite, elle a occupé le poste d’avocate au sein d’un des plus grands cabinets du pays, où elle semblait promise à une nomination au rang d’associée. Même si un tel poste suscite l’envie de bien des gens, il ne convenait pas à CatherineMcKenna, qui l’a rapidement quitté.
« La vie est un voyage, et on ne va pas toujours en ligne droite », indique Catherine McKenna. Elle précise que son livre n’est pas un guide pratique : il décrit plutôt son parcours personnel. L’auteure espère toutefois que certaines étapes de ce parcours intéresseront les lecteurs, en particulier les jeunes.
Un moyen de faire évoluer les choses
« Quand j’étais à l’université, je ne savais absolument pas comment faire bouger les choses », indique Catherine McKenna. Elle s’empresse de préciser que la politique est un moyen de faire évoluer les choses, mais qu’il existe d’autres moyens d’y parvenir, en ajoutant qu’elle espère néanmoins encourager davantage de jeunes à s’engager en politique.
Avant de me présenter aux élections, « j’ai participé à des activités avec des politiciens, j’ai lu leurs biographies et je me suis dit que je ne pourrais jamais être à leur place. Je veux maintenant que les jeunes sachent qu’ils ont leur place en politique. » Personne ne commence sa carrière en étant déjà une femme ou un homme politique accompli.
« Il ne faut pas tomber dans le même piège que les États-Unis, où, depuis longtemps, une génération plus âgée domine la scène politique, déclare l’ancienne ministre. Nous avons besoin de jeunes et d’idées nouvelles. » Elle cite l’exemple du maire de New York, Zohran Mamdani, « l’un des hommes politiques les plus extraordinaires de notre époque. »
Avant de se lancer en politique, Catherine McKenna a exercé le droit en Indonésie, a participé à la négociation d’un traité international pour le Timor-Leste, a occupé le poste d’avocate principale dans le cadre d’un examen indépendant du système de justice militaire canadien et a cofondé l’organisme à but non lucratif Avocats canadiens à l’étranger, qui jumelait des organisations de pays en développement à des avocats et des étudiants en droit du Canada pouvant leur apporter une expertise juridique. Elle a également dirigé le Forum de Banff, conférence nationale consacrée aux débats sur les politiques publiques.
« Le harcèlement en ligne est un comportement inacceptable, et il existe des moyens d’y remédier. Nous pouvons imposer aux entreprises de médias sociaux une reddition de comptes beaucoup plus rigoureuse. »
Catherine McKenna, ancienne ministre du gouvernement fédéral
Quand Catherine McKenna a décidé de se présenter aux élections fédérales sous la bannière libérale dans une circonscription de la région d’Ottawa, les figures de proue du Parti libéral ne l’ont pas beaucoup aidée, à une exception notable près : Penny Collenette, qui lui a prodigué des conseils inestimables. Les autres ne pensaient pas qu’elle avait beaucoup de chances face à un député sortant populaire du NPD et, de toute façon, estimaient que le candidat libéral aurait dû être une personnalité plus en vue. C’est en partie grâce au soutien de mères d’amis, de camarades de classe et de coéquipiers de soccer de ses enfants que Catherine McKenna a remporté l’investiture, puis l’élection. « Elles me voyaient comme une personne normale, comme l’une des leurs. » Elle estime qu’avec son équipe de bénévoles, elle a frappé à 100 000 portes dans la circonscription.
Peu après les élections, Justin Trudeau (B.A. 1994), très impressionné, l’a nommée à son conseil des ministres, ne lui laissant que quelques jours pour se préparer aux négociations de l’Accord de Paris. Dans son livre Run Like a Girl, l’ancienne ministre raconte que les négociations ont failli échouer à cause d’un simple mot (« should » remplacé par « shall ») et aborde son rôle déterminant dans l’élaboration du plan climatique le plus ambitieux de l’histoire du Canada. Pendant sa carrière, elle a rencontré le pape François et a reçu par FaceTime un appel surprise d’Arnold Schwarzenegger, qui lui a témoigné son appui.
« Je dois dénoncer ces gestes »
Catherine McKenna ne mâche pas ses mots lorsqu’il s’agit des aspects les moins reluisants de la vie politique, en particulier les attaques virulentes régulières à son endroit.
Ses adversaires l’avaient surnommée la « Barbie du climat », mais elle a dû composer avec bien pire. Alors qu’elle était avec ses enfants, un homme s’est filmé en train de lui crier des insultes. Un graffiti vulgaire et misogyne a été peint sur une vitre de son bureau de circonscription. Elle a reçu des menaces en ligne.
« Je dois dénoncer ces gestes, parce que je les ai subis, déclare l’ancienne députée. Ce sont des comportements inacceptables, et il existe des moyens d’y remédier. Nous pouvons imposer aux entreprises de médias sociaux une reddition de comptes beaucoup plus rigoureuse. Nous pouvons aussi demander des comptes aux politiciennes et aux politiciens. S’il est légitime de critiquer leurs politiques, il est tout à fait inacceptable de recourir à des attaques personnelles, à la divulgation malveillante d’informations personnelles et à la collaboration avec des médias spécialisés dans l’incitation à la haine. Nous devons aussi prendre la question de la sécurité beaucoup plus au sérieux.
Nous nous pensons différents au Canada. Les Britanniques se pensaient probablement différents aussi jusqu’à ce que la députée britannique Jo Cox soit assassinée. C’est un gros problème, et je suis loin d’être la seule personne touchée. Dans une démocratie, les attaques en masse et les insultes sur les réseaux sociaux peuvent dissuader des personnes intègres de se présenter aux élections. »
Des études en droit à l’Université McGill
Catherine McKenna a commencé ses études en droit à McGill peu après le référendum de 1995, qui a divisé le Québec. Dans son livre, elle écrit que le débat sur la souveraineté « était encore un sujet très sensible pour de nombreux étudiants ».
Elle se souvient s’être bien entendue avec les étudiants des deux camps. « À McGill, mes amis séparatistes étaient souvent les plus sympathiques. »
De ses études en droit à l’Université McGill, Catherine McKenna a particulièrement apprécié le fait qu’on ne lui a pas enseigné uniquement à devenir une avocate, mais aussi à utiliser le droit pour faire avancer les causes qui lui tenaient à cœur.
Élue députée, elle a retrouvé plusieurs visages familiers de ses années à la Faculté de droit de McGill, notamment ses collègues du Cabinet David Lametti (B.C.L. 1989, LL. B. 1989) et Marc Miller (B.C.L. 2001, LL. B. 2001), ainsi que David Johnston (LL. D. 2000), alors gouverneur général.
« La nécrologie de la tarification du carbone »
Avant les élections fédérales de l’année dernière, le premier ministre Mark Carney a abandonné la tarification du carbone pour les consommateurs, un élément clé du plan climatique de Catherine McKenna.
« J’en suis encore un peu marquée, mais je comprends, déclare l’ancienne ministre à propos de la décision du premier ministre. J’ai soutenu Mark Carney, même s’il avait déclaré qu’il allait éliminer cette tarification, car je savais que, si les libéraux perdaient les élections, toutes nos politiques climatiques allaient être abandonnées. »
Selon Catherine McKenna, le slogan « Supprimer la taxe » du chef conservateur Pierre Poilievre, qui présentait à tort la tarification du carbone pour les consommateurs comme un facteur contribuant à la crise du pouvoir d’achat, s’est avéré efficace.
« Les personnes à faible et à moyen revenu s’en sortaient en réalité mieux grâce à la tarification du carbone, car elles recevaient plus d’argent qu’elles n’en payaient, souligne-t-elle. L’argent était redistribué. »
Dans un chapitre de son livre qu’elle qualifie de « nécrologie de la tarification du carbone », l’ancienne ministre expose les raisons pour lesquelles cette politique est devenue si vulnérable aux attaques de Pierre Poilievre.
Elle attribue une partie de la responsabilité à son propre gouvernement. Ayant reproché à l’ancien premier ministre Stephen Harper d’avoir utilisé des publicités financées par les deniers publics afin de promouvoir le programme de son gouvernement, les libéraux se sont montrés réticents à recourir à leur tour à des publicités pour expliquer le fonctionnement de la tarification du carbone.
« Nous mettions en place une mesure importante et complexe qui permettait aux contribuables de récupérer leur argent en remplissant leur déclaration de revenus, mais je n’avais pas le droit d’en faire la promotion », explique l’ancienne ministre de l’Environnement.
D’autres problèmes sont survenus. Le directeur parlementaire du budget a mal évalué les coûts du programme, ce qui a déclenché une vague de critiques dans la presse. L’Agence du revenu du Canada a déclaré ne pas pouvoir émettre de chèques de remboursement indiquant clairement aux contribuables que la hausse des coûts liés au carbone leur était remboursée. Puis, sous la pression de députés des provinces de l’Atlantique, Justin Trudeau a suspendu la tarification du carbone pour le mazout.
« Ce fut le coup de grâce, affirme Catherine McKenna. Quand Justin Trudeau a annoncé ce changement de cap, on pouvait lire sur son podium “Rendre la vie plus abordable”. Ce slogan allait totalement à l’encontre du message que nous tentions de faire passer, à savoir que la tarification du carbone servait justement à améliorer l’abordabilité et l’équité. »
La vie après la politique
Catherine McKenna continue de militer pour des causes environnementales. Elle a fondé Climate and Nature Solutions, une entreprise de consultation sur les changements climatiques. Elle a aussi fondé Women Leading on Climate, une coalition mondiale regroupant des femmes d’affaires, des expertes en politiques publiques, des militantes et d’autres femmes engagées dans la lutte contre les changements climatiques. António Guterres, le secrétaire général de l’ONU, l’a d’ailleurs choisie pour présider le Groupe d’experts de haut niveau sur les engagements des entités non étatiques en faveur du zéro émission nette, qui cible les entreprises commettant de l’écoblanchiment.
Le Groupe d’experts a rendu son rapport lors de la Conférence des Nations unies sur les changements climatiques de 2022 en Égypte, après quoi le secrétaire général a demandé à Catherine McKenna de demeurer à son poste.
« Les entreprises ne peuvent pas s’engager publiquement à atteindre la carboneutralité sans poser des gestes concrets, soutient Catherine McKenna. Un objectif à long terme n’est pas suffisant, les entreprises doivent aussi se fixer des objectifs à court terme. Il faut lier la rémunération des dirigeants aux résultats relatifs aux actions climatiques. On ne peut pas investir dans de nouvelles infrastructures du secteur des combustibles fossiles.
Parfois, les gens qui s’attaquent aux changements climatiques sont qualifiés de naïfs. Nous sommes, au contraire, les personnes les plus réalistes qui soient. Nous voyons bien les conséquences de notre inaction sur la vie des gens et leurs moyens de subsistance. Pourquoi alors ne sommes-nous pas plus nombreux à agir rationnellement? »