La productrice Nancy Grant félicite le réalisateur Xavier Dolan, qui vient d’apprendre que son film Juste la fin du monde a remporté le Grand Prix du Festival de Cannes 2016 (Photo: Pascal Le Segretain)

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Cinéma québécois : Le vent dans les voiles

À l’ère de Netflix et des bouleversements qu’il provoque, des McGillois s’illustrent au sein d’un cinéma québécois audacieux et résilient.

Article de Jean-Benoît Nadeau, B.A. 1992

juin 2019

Allô, Bébé ?… Excusez-moi, il faut que je le prenne », dit Nancy Grant (B.A. 2005), productrice chez Metafilms. « Bébé », c’est Xavier Dolan, dont le dernier film, Mathias et Maxime, est en compétition au Festival de Cannes 2019. Nancy Grant croule sous les demandes, car Metafilms a réalisé un doublé : un autre de ses films, La femme de mon frère de Monia Chokri, fait aussi partie de la sélection officielle à Cannes. « Là, il faut décider qui ira à Cannes, quand et pour combien de jours; c’est compliqué », explique la productrice en raccrochant.

Le nom de Nancy Grant est quasi indissociable de celui de Xavier Dolan, qui a produit chez elle ses plus grands succès. En 2013, elle a même autorisé le début du tournage de Mommy alors qu’elle n’avait recueilli que le tiers du budget nécessaire. La suite lui donnera raison puisque Mommy remportera le Prix du jury 2014. C’est ainsi que Nancy Grant a gravi les marches du Palais des Festivals une première fois — la seconde, c’était encore avec « Bébé », pour Juste la fin du monde, qui a remporté le Grand prix 2016. « Je n’avais pas vraiment l’ambition d’aller à Cannes, mais j’en ai rêvé, ça oui », convient Nancy Grant. « Par contre, je ne suis jamais allée aux Oscars, et je ne le vivrai pas comme un échec si ça ne marche pas de ce côté-là. C’est tellement rare. »

De moins en moins, peut-être, car le cinéma québécois vit des années fastes. Ses réalisateurs, producteurs et scénaristes arpentent les tapis rouges à Cannes, à Berlin et à Venise et accumulent les Oscars, les Césars et les Iris (anciens prix Jutra). Lors de la dernière édition des prix Écrans (anciens prix Génie) à Toronto, 14 des 15 finalistes dans les catégories du meilleur film, de la meilleure réalisation et du meilleur scénario original venaient du Québec.

Des McGillois à l’avant-plan

Même si l’Université McGill n’a ni faculté des beaux-arts ni école de cinéma, nombreux sont ses diplômés qui contribuent à ce dynamisme. Ils ont étudié en psychologie et en développement international (Nancy Grant), en littérature française (Philippe LesageChloé Cinq-Mars), en théologie (Daniel Ferguson), en biologie (David Uloth) et même en finances (Alexandre Franchi). Sans compter quelques très grandes vedettes comme le producteur Jake Eberts (B. Ing. 1962), décédé en 2012. Depuis son bureau de Montréal, ce natif d’Arvida, au Saguenay, a produit ou coproduit plus de 26 films (dont Les Chariots de feuLe Nom de la roseDanse avec les loups) qui se sont mérités 37 Oscars.

« Mes études en littérature française ont été déterminantes. Elles m’ont donné l’assurance qu’il me fallait pour écrire », raconte Philippe Lesage (B.A. 1998), dont les deux derniers films, Les Démons et Genèse, lui ont valu une quinzaine de prix et de nominations dans plusieurs festivals à l’étranger (San Francisco, Budapest, Valladolid). Genèse figurait même dans la liste des dix meilleurs films canadiens au Festival international du film de Toronto en 2018. « Nous étions trois dans la classe de création littéraire d’Yvon Rivard. C’était un véritable privilège. Yvon, qui est devenu un ami, a été le premier à me reconnaître un certain talent. »

« Mon diplôme en finances m’a bien servi comme producteur », raconte Alexandre Franchi (B. Com. 1992), qui a travaillé six ans dans le secteur bancaire avant de se lancer dans le cinéma en 1998. Ses deux longs-métrages fantaisistes, Chasse infernale et Happy Face, ont beaucoup circulé aux États-Unis. « Comme je me suis lancé tard, je voulais bouger vite. J’ai dû faire pas mal de publicité pour en vivre, mais grâce à ma formation, je savais ce que les annonceurs voulaient. Et puis, les diplômés de McGill sont nombreux chez les gros clients; ça aide. »

Scène du film Happy Face, de Alexandre Franchi

En ce qui concerne Daniel Ferguson (B.A. 1996), le lien entre ses études en théologie et ses films Imax Voyage à la Mecque et Jérusalem semble évident. Mais c’est plutôt l’Association étudiante qu’il remercie.

« Quand je suis arrivé à McGill, j’ai été très déçu de découvrir que le Club de cinéma était fermé à cause d’une dette de 20 000 $. L’Association étudiante m’a dit : “Si tu lances un nouveau club, on te laisse l’équipement.” J’ai donc créé Image ensemble. J’ai vendu le vieux matériel pour payer la dette et acheter du matériel neuf, et Image ensemble est devenu une sorte de petite école de cinéma. Les membres réalisaient leur film et j’étais producteur pour tout le monde. Je m’occupais des questions d’ordre matériel, et je recueillais les subventions et les dons de personnalités, comme Jake Eberts. »

Le Québec, un terreau fertile

Daniel Ferguson est fasciné depuis longtemps par le cinéma québécois. Sa maison de production, Cosmic Picture, est établie à Londres, mais la production se fait entièrement à Montréal. Il a choisi de venir étudier au Québec, attiré par son dynamisme très particulier. « J’avais été fasciné par des films comme Jésus de MontréalUn Zoo la nuitLéolo, raconte-t-il. Le cinéma québécois me semblait très en avance sur ce qui se faisait ailleurs au Canada, et je suis toujours du même avis. »

Ce dynamisme s’explique par une combinaison de facteurs : la cohabitation des francophones et des anglophones; des loyers abordables qui favorisent la bohème artistique; une industrie télévisuelle surdimensionnée; un secteur théâtral important; la présence de l’ONF, de plusieurs écoles de cinéma à Concordia et à l’UQAM, et de l’Institut national de l’image et du son; et une forte cinéphilie qui remonte à Expo 67.

Le cinéaste Daniel Ferguson

Et il y a la SODEC. Grâce à cet organisme gouvernemental, le Québec est la seule province qui double la mise de Téléfilm Canada. Le Québec a aussi créé de généreux crédits d’impôt pour le cinéma, et il signe ses propres traités de coproduction, ce qui ouvre des portes vers d’autres sources de financement et d’autres publics.

« Au Canada, le soutien public accorde beaucoup de latitude aux créateurs, dit Philippe Lesage. Aux États-Unis, les producteurs et les financiers ordonnent des coupes au montage et un réalisateur peut se faire tasser, carrément. Ici, le réalisateur participe au montage final et il a le dernier mot. Ça encourage un cinéma différent, un cinéma d’auteur, très libre. »

Selon Nancy Grant, l’appui à la production de courts-métrages est une particularité du soutien public québécois. « Cet appui favorise l’éclosion de talents. Il y a une foule d’événements, comme les prix Prends ça court! et le Festival international du court-métrage, à Saguenay. » Pour David Uloth (B. Sc. 1994), dont le premier long-métrage, Dérive, a connu un beau succès critique et public après cinq semaines en salle, le système de reconnaissance vient nourrir le vedettariat, autre particularité québécoise. « C’est une question de fierté culturelle. Les Québécois veulent s’entendre et se voir, et ils célèbrent les succès des Québécois partout, même dans d’autres langues. »

David Uloth raconte avoir pris la pleine mesure du vedettariat avec le succès de Dérive, mettant en vedette Mélissa Désormeaux-Poulin. L’actrice est devenue célèbre en 2011 grâce à un autre film québécois, Incendies, qui a connu un succès mondial (nomination aux Oscars et aux Césars, huit prix Génie, neuf prix Jutra). « C’est une vraie vedette, très talentueuse, qui nous a fait profiter de son réseau. Je n’avais pas réalisé à quel point ça pouvait être important, même pour du cinéma d’auteur », dit David Uloth, qui admet ne pas se prêter spontanément au jeu du vedettariat. « Quand j’étudiais en biologie, je savais déjà que je m’orienterais en cinéma. J’avais un ami qui s’appelait Alex Eberts. J’ai mis des années à réaliser qu’il était le fils du producteur Jake Eberts! »

Scène du film Dérive, de David Uloth

Le succés à l’ère de Netflix

Les voies du succès sont diverses et très personnelles. « Pour moi, le succès, c’est que j’ai pu vivre de mon travail sans avoir à prendre des “jobines” », dit Chloé Cinq-Mars (M. Litt. 2000), l’une des rares scénaristes professionnelles au Québec. Elle s’émerveille d’ailleurs de voir que son premier long-métrage, Dérive, réalisé par son conjoint, sera distribué en Colombie. « On ne fait pas un film pour l’argent. On le fait parce qu’on n’a pas le choix. C’est un besoin, une pulsion. C’est presque thérapeutique. Que mon film soit à l’affiche pendant cinq semaines et qu’il fasse le tour des circuits, pour moi, c’est ça le succès. »

Après des études au Collège européen du cinéma, au Danemark, Philippe Lesage a trouvé le retour au Québec difficile en 1999. « Les producteurs me disaient : “Qu’est-ce que tu es allé faire au Danemark?” Je n’avais fait ni Concordia, ni la course Destination Monde, qui étaient alors des passages obligés. » Il faudra plusieurs années avant qu’un prix Jutra vienne récompenser un de ses documentaires, Ce cœur qui bat, en 2012.

David Uloth a travaillé cinq ans comme opérateur de grue de caméra sur tous les grands plateaux américains de passage à Montréal. Le jour, il travaillait aux côtés de Martin Scorsese ou de Leonardo DiCaprio; le soir et les week-ends, il planchait sur ses propres projets. « En 2004, j’ai gagné un prix de scénarisation à la Berlinale, qui m’a permis de réaliser mon court-métrage, The Pick-up, en trois semaines. C’est à partir de là que mes demandes de subventions ont commencé à débloquer. »

Au Québec, l’argent public est à la base de tous les projets; l’État ne fait pas de cadeau à personne. « Chaque fois, on prend un risque; rien ne garantit que ça va marcher à nouveau », dit David Uloth. « Denys Arcand a beau avoir gagné à Cannes et aux Oscars, il repart de zéro chaque fois. »

Chloé Cinq-Mars réalise que ses études en littérature l’ont particulièrement bien formée pour cet exercice. « Pour formuler une bonne demande de bourse, il faut pouvoir analyser son écriture, comprendre les intentions, les motifs narratifs, les métaphores. Ma formation littéraire équivaut à cinq ans d’études en demandes de bourses. »

Malgré son dynamisme, le cinéma québécois devra relever plusieurs défis au cours des prochaines années. Selon Nancy Grant, le premier consiste à trouver les publics : avec des parts de marché local oscillant entre 5 et 20 % depuis 20 ans, le cinéma québécois se compare favorablement à tous les cinémas nationaux — hormis les superpuissances cinématographiques telles que les États-Unis, la Chine, l’Inde et la France, qui profitent d’un gros marché domestique. « Le marché québécois est tellement petit, dit-elle, qu’un film doit absolument trouver d’autres publics pour assurer sa viabilité et sa reconnaissance. »

Scène du film Genèse, de Philippe Lesage

L’autre défi, c’est Netflix. « On parle en fait d’une “réorganisation en profondeur” du marché du cinéma », explique Nancy Grant, dont le travail consiste à dénicher toutes les sources de financement possibles, publiques ou privées. « Les distributeurs nous financent en fonction des revenus potentiels provenant des ventes au guichet et de la location. Comme les perspectives sont moins bonnes, ils hésitent à s’engager. Pour financer un film, il faut donc s’adapter et trouver d’autres sources de revenus. »

Pour Philippe Lesage, il est urgent que les gouvernements adaptent leurs règles à la nouvelle réalité. « D’après moi, la solution passera par l’imposition de quotas québécois sur les plateformes existantes, comme Netflix, et non par la création d’une plateforme québécoise distincte qui obligerait les gens à débourser un autre 10 $. » Mais la distribution n’est pas le seul enjeu, selon lui. « Le gouvernement doit miser sur l’éducation pour inculquer aux jeunes le goût de la culture. Il faut qu’ils acquièrent l’envie de voir des films, de lire, d’écouter de la musique. Il faut bâtir là-dessus. »

Par Jean-Benoît Nadeau (B.A.1992)
Révision : Elaine Doiron
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