(Photo: Pierre Arseneault)

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Un nouveau principal pour le troisième siècle de McGill

Deep Saini, le nouveau principal de McGill, explique pourquoi il est venu à McGill et comment il se sent de retour à Montréal, la ville où ses enfants ont grandi.

Article de Daniel McCabe, B.A. 1989

mai 2023

Imaginez que vous faites partie du comité consultatif chargé de désigner une nouvelle personne au titre de principal(e) de l’Université McGill. Tout(e) candidat(e) en lice devrait assurément remplir certains critères pour que vous envisagiez sérieusement sa candidature.

Premièrement : très bien comprendre les défis qui attendent les grandes universités de recherche canadiennes.

Deuxièmement : posséder une solide expérience internationale et avoir des visées pour McGill au-delà des frontières canadiennes.Troisièmement : bien connaître Montréal et plus précisément ses forces, son originalité et ses particularités. Ce serait encore mieux si la personne éprouvait un attachement pour la ville et se réjouissait à l’idée d’y habiter!

Autre critère : posséder des qualités reconnues de leader. Enfin, avoir déjà dirigé une université, voire deux, serait un atout.

Deep Saini, nouveau principal et vice-chancelier de l’Université McGill, répond à tous ces critères.

Il a apporté une contribution notable à titre de professeur et d’administrateur à quatre des meilleures universités de recherche au Canada, soit l’Université de Montréal, l’Université de Waterloo, l’Université de Toronto et l’Université Dalhousie.

Il a transporté sa carrière universitaire sur trois continents. C’est un homme qui s’adapte facilement à son milieu de vie.

Il a vécu à Montréal pendant 18 ans. Il connaît bien la ville. Ses enfants y ont grandi.

Il a été vice-chancelier de l’Université de Canberra, en Australie, avant d’occuper le poste de recteur à l’Université Dalhousie pendant trois ans. Avant lui, seul Arthur Eustace Morgan avait déjà dirigé une université lorsqu’il a été nommé principal de l’Université McGill, en 1935.

Sa feuille de route semble l’avoir prédestiné à ce poste. Pourtant, Deep Saini en fait une lecture légèrement différente.

« Là d’où je viens, l’idée que je pourrais un jour devenir principal de l’Université McGill aurait paru totalement loufoque », a-t-il déclaré.

Deep Saini est originaire de l’Inde. « Mon père a grandi dans un milieu très modeste. J’ai été élevé dans une famille de classe moyenne, qui aurait toutefois été considérée comme plutôt pauvre aux yeux du reste du monde. Il faut dire que la classe moyenne en Inde est aujourd’hui bien différente de ce qu’elle était durant mon enfance. »

« Je sais à quel point l’absence de privilèges peut freiner les aspirations d’une personne, poursuit-il. Quiconque a eu un parcours comme le mien a connu le doute et toutes sortes d’obstacles, parfois même l’intolérance et le racisme. J’ai connu tout cela et je comprends parfaitement ce que veut dire réussir quand on vient d’une classe défavorisée. »

Au début de l’âge adulte, Deep Saini avait une idée bien précise de ce qu’il voulait faire dans la vie, et cela n’avait rien à voir avec le milieu universitaire.

« Je voulais devenir officier. C’était un titre très prestigieux en Inde, surtout à cette époque. Chaque année, des centaines de milliers de personnes tentaient d’être admises à l’académie militaire indienne, mais à peine 300 d’entre elles voyaient leur vœu exaucé. »

Pour espérer devenir officier, il fallait notamment être titulaire d’un diplôme de premier cycle. Deep Saini s’est donc inscrit à l’université. « C’était comme entrer dans un monde parallèle. La première fois que j’ai entendu parler des boursiers et boursières Rhodes, j’ai confondu ce dernier terme avec roads et j’ai imaginé des gens faisant de la recherche sur les routes! »

Étudiant doué, il réussissait bien, à un point tel qu’il s’est vu offrir une bourse prestigieuse pour s’inscrire à la maîtrise, ce à quoi il a consenti même si cela ne cadrait pas vraiment avec ses plans initiaux.

« En toute franchise, je n’ai entrepris ma maîtrise que parce que j’avais reçu une bourse. Comme je n’avais pas un sou à débourser, je me suis dit que je pouvais fort bien poursuivre mes études et y mettre fin dès que je serais accepté dans l’armée. »

Deep Saini ne le savait pas encore, mais il ne deviendrait jamais officier. À partir de ce moment, le monde universitaire ferait partie intégrante de sa vie.

Il attribue sa passion pour les sciences et la recherche à deux de ses mentors : A. K. Srivastava, son directeur de maîtrise à l’Université agricole du Pendjab, en Inde, et Donald Aspinall, son directeur de thèse à l’Université d’Adélaïde, en Australie.

« Environ six mois après avoir entrepris ma maîtrise, j’ai commencé à me dire « Mais c’est vraiment emballant! ». J’éprouvais un vif intérêt pour la recherche, qui recelait tout ce qui m’avait séduit au départ dans la carrière de militaire : l’esprit d’aventure, l’inattendu », enchaîne-t-il.

Une fois son doctorat terminé (sa thèse portait sur la physiologie des cultures soumises à la sécheresse), Deep Saini a poursuivi son parcours au Canada, pays qui allait occuper une grande place dans sa vie. Après des études postdoctorales à l’Université de l’Alberta, ce spécialiste de la biologie végétale s’est bâti une carrière universitaire hors du commun. C’est ainsi qu’il a été directeur de l’Institut de recherche en biologie végétale de l’Université de Montréal, doyen de la Faculté de l’environnement de l’Université de Waterloo, vice-recteur de l’Université de Toronto et principal du campus de Mississauga, avant de se hisser au sommet à l’Université de Canberra et à l’Université Dalhousie.

Et le voilà maintenant à l’Université McGill.

« Plus tôt dans ma carrière, j’éprouvais un respect mêlé de crainte à l’égard de McGill, se rappelle Deep Saini. J’étais à la fois intimidé et admiratif. Au cours de son histoire, cette université a accueilli des chercheurs et chercheuses de renom, et elle compte bien des prix Nobel dans sa communauté diplômée; plus que toute autre université canadienne, en fait. »

Au fil de sa carrière, Deep Saini a continué de s’intéresser à McGill, « mais je n’étais jamais au bon endroit au bon moment. Mon contact le plus étroit avec McGill a eu lieu durant une année sabbatique, que j’ai passée en partie au Département de biologie aux côtés de Raj Dhindsa, un chercheur extrêmement doué maintenant retraité. »

Outre le charme de McGill, ce sont des questions d’ordre familial qui ont poussé Deep Saini à revenir ici, cette fois pour beaucoup plus longtemps.

« Je ressentais depuis un bon moment déjà le besoin de me rapprocher de mes enfants et de mes petits-enfants. J’étais de plus en plus tourmenté à l’idée de ne pas les voir grandir », précise-t-il. Il faut savoir que ses deux filles et leur famille habitent à Ottawa.

Puis, sans même avoir nourri d’attentes à cet égard, il est contacté par McGill, l’université qu’il tient en estime depuis si longtemps.

À quel type de leadership la communauté mcgilloise peut-elle s’attendre de Deep Saini?

« Je suis très sociable et j’ai un bon esprit d’équipe, souligne-t-il. Toute personne qui occupe un poste de direction comprend très vite qu’elle n’arrivera à rien en faisant cavalier seul. Il y a longtemps que je ne crois plus aux héros, si tant est que j’y aie déjà cru. Je ne suis pas toujours – en fait, je suis rarement – la personne la plus intelligente dans la pièce, et ça ne me gêne pas du tout. Il faut savoir s’entourer de gens brillants si on veut réussir. »

« Je carbure à l’excellence, ajoute-t-il, et les universités incarnent cette quête perpétuelle de l’excellence, et c’est aussi ce qui guide mon approche [en matière de leadership] », précise-t-il.

« Je ne crains pas de prendre des décisions audacieuses. Je ne suis pas trop partisan de la méthode des petits pas. » Deep Saini marque une pause et poursuit en riant : « N’allez pas vous imaginer que mon mandat sera une succession d’idées saugrenues. Je parle ici d’aller droit au but quand quelque chose me tient vraiment à cœur. »

Deep Saini va passer à l’histoire en tant que première personne de couleur à diriger l’Université McGill.

« Honnêtement, j’ai ouvert la voie tellement de fois déjà [dans ma carrière] que je n’y pense plus. À l’institut que j’ai dirigé à l’Université de Montréal, j’étais le premier directeur non blanc et non francophone. En Australie, j’ai été la première personne non blanche nommée au poste de recteur d’une université; pas seulement à l’Université de Canberra, mais dans tout le pays! »

Deep Saini reconnaît néanmoins que sa nomination revêt une importance symbolique. Il précise : « Pour certains, je suis une source d’inspiration, pas nécessairement en tant qu’individu, mais bien en raison du poste et du bureau que j’occupe, et je prends cette responsabilité très au sérieux. »

Il est d’avis que l’Université McGill joue un rôle essentiel au Québec.

« Je veux que McGill soit reconnue comme une université du Québec, pour le Québec. Nous exportons nos talents partout dans le monde et, inversement, attirons des talents étrangers ici. McGill était une université de classe mondiale bien avant que les autres établissements songent même à le devenir. Le mot d’ordre est donc de continuer à collaborer avec les nombreuses et excellentes universités québécoises, et d’intensifier notre présence à l’échelle internationale. »

À ce chapitre, Deep Saini considère les diplômés et diplômées de McGill comme des alliés de premier plan.

« Ce sont nos ambassadeurs à l’international, et je peux en témoigner. J’ai beaucoup voyagé pour le compte d’autres universités, et il m’est arrivé à maintes et maintes reprises de croiser des diplômé(e)s de McGill. Ces gens font partie d’une espèce rare! L’attachement qu’ils vouent à leur alma mater est sans comparaison possible, du moins au Canada. »

À son avis, l’Université McGill se démarque aussi par l’importance qu’elle accorde à l’excellence de la recherche et à la qualité de l’enseignement. « Un de mes pairs, ancien recteur de l’une des meilleures universités de recherche au Canada, faisait remarquer que McGill avait su apparier recherche supérieure et enseignement de haut niveau. Il a raison. J’ai hâte de découvrir comment McGill s’y prend pour réaliser ce tour de force. L’Université a beau être un haut lieu de la recherche sur la scène mondiale, elle a su demeurer centrée sur sa population étudiante. »

Le nouveau principal et sa femme, Rani, sont impatients de renouer avec Montréal.

« Montréal occupe une place privilégiée dans nos cœurs. C’est ici que nos enfants ont grandi. Une de nos filles est mariée à un Franco-Québécois; ils se sont rencontrés au Collège Dawson. »

Deep Saini l’avoue : « Nous avons grandement savouré les années passées à Montréal, mais, d’une certaine façon, ce n’est qu’après l’avoir quittée que j’ai pris la pleine mesure de ce que cette ville avait à offrir. »
« Je pense à la rue Sainte-Catherine et à toute sa richesse et à sa diversité culturelle. Je pense à la beauté naturelle de la ville, à ses rives incroyables et accessibles à tous, ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres villes riveraines. Je pense à la scène artistique et culturelle des plus animées. »

Il enchaîne : « Évidemment, il ne faut pas oublier la richesse de l’offre gastronomique. À ce chapitre, nous avons toujours considéré que Montréal était dans une classe à part, même si nous avons résidé dans des lieux réputés pour leur gastronomie. Je me souviens d’une réunion de diplômé(e)s à Sydney, en Australie. Après la soirée, nous cherchions un endroit où prendre une bouchée. Il était 22 h et tout était fermé! Sydney est une ville plutôt géniale, mais à ce moment précis, je me suis pris à rêver à Montréal. C’est quelque chose qu’on ne verrait jamais ici. »

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