Lorsque Le Parc jurassique de Steven Spielberg a conquis le grand public, en 1993, le film comptait 63 plans réalisés à l’aide d’images de synthèse, du jamais vu à l’époque. Des plans du genre, les superproductions hollywoodiennes en comptent aujourd’hui bien souvent des milliers. Les effets visuels sont devenus des incontournables dans l’industrie cinématographique : l’omniprésence des images de synthèse en témoigne avec éloquence.
Compositeur principal d’effets visuels chez Wētā FX, à Vancouver, Jordan Catracchia,B. Sc. 2011, a pour mission de produire des effets plus vrais que nature.
« [Le public] veut être transporté dans un autre monde », explique-t-il. Au cours des 14 dernières années, il a travaillé à des productions telles que Avengers : Phase finale et Avatar : Feu et cendre, qui a récemment remporté l’Oscar des meilleurs effets visuels. Il a également fait partie de l’équipe chargée des effets spéciaux pour Avatar : La voie de l’eau, lui aussi oscarisé pour ses effets visuels.
Nous avons rencontré Jordan pour discuter de ce qui l’a conduit vers cette carrière et de ce que son parcours peut apporter à nos étudiants et étudiantes.

D’où vient votre intérêt pour les effets visuels?
Je me souviens qu’à quatre ans, on m’a traîné au cinéma pour voir Le Parc jurassique lors de la sortie du film. C’est ça l’étincelle, je crois bien. Puis j’ai découvert des films comme La Guerre des étoiles, ou même des films d’animation entièrement réalisés en images de synthèse comme Histoire de jouets. Très jeune, j’ai su que c’était ce que je voulais faire.
Qu’est-ce qui vous captivait dans ces films, au juste?
Quand tu regardes le film, tu es véritablement plongé dans cet univers-là. Tu ne te dis pas : « Ah, ce que je vois, ce sont des images sur fond bleu. » Non : tu es transporté sur Tatooine ou Pandora. Le fait que l’on puisse raconter une histoire en images de synthèse et créer un environnement totalement immersif me fascinait. Je me disais : « Mais c’est quoi, ce boulot? Comment je fais pour postuler? » Donc, c’est arrivé très tôt dans ma vie.
Et comment avez-vous fait votre chemin dans ce milieu?
À la fin des années 1990 et au début des années 2000, il n’y avait pas vraiment de voie toute tracée pour faire sa place dans ce domaine de l’industrie cinématographique. J’aime bien tracer moi-même mon parcours de formation, sur le plan tant technique que créatif. C’est pour ça que l’informatique à McGill, c’était vraiment intéressant [pour moi] à l’époque.
Pourquoi aviez-vous l’impression que l’informatique à McGill, c’était fait pour vous?
Si j’ai choisi McGill, c’est pour son programme d’informatique : les cours d’infographie du Pr Paul Kry et la découverte des technologies de pointe en IA avec la Pre Joëlle Pineau. Ajoutons à cela que je suis un diplômé de McGill de troisième génération, alors McGill, ça allait de soi pour moi.
Quel souvenir gardez-vous de McGill?
Les moments les plus mémorables pour moi me ramènent essentiellement au [Pavillon Trottier], où avaient lieu la plupart des cours d’informatique. Et j’ai eu la chance d’être entouré d’étudiantes et étudiants ambitieux qui, dès le départ, avaient des objectifs professionnels très clairs. Ce genre d’énergie crée un véritable vivier de créativité qui ne peut faire autrement que de te motiver. Nous avions un plaisir fou à pousser plus loin nos idées respectives. Des nuits blanches à carburer aux plats de chez Basha et au café de chez Tim Hortons, il y en a eu beaucoup.
Je me souviens aussi que je passais le plus clair de mes vacances d’été avec quelques amis d’informatique et de génie logiciel à tourner pour un concours de cinéma « 24 heures » : on te donne un thème et tu as 24 heures pour écrire un scénario, aller sur le terrain, tourner, faire le montage, puis présenter le film. Nous avions tellement de plaisir à faire ça.
« Au bout du compte, les effets visuels sont au service de l’histoire, et non l’inverse. »
Jordan Catracchia, compositeur principal d’effets visuels
Aviez-vous des camarades de classe qui envisageaient de faire carrière dans les effets visuels?
J’étais le seul. Certains souhaitaient aller chez Ubisoft ou Microsoft, d’autres voulaient travailler en cybersécurité pour le fédéral. Il y avait une personne qui voulait travailler pour la CIA.
Alors, pourquoi êtes-vous allé en informatique plutôt que dans une discipline plus artistique?
En tant qu’artistes, nous utilisons les logiciels et les outils pour créer des images; c’est de la création. Mais à l’époque, peu d’artistes comprenaient pourquoi nous utilisions ces outils, voire comment les créer. C’est un peu comme dans Le Magicien d’Oz : on lève le rideau pour dévoiler le magicien.
Vous avez travaillé sur de nombreux grands films. Pourriez-vous nous expliquer précisément comment sont réalisés les effets visuels dans les superproductions hollywoodiennes?
Le processus se déroule en plusieurs étapes. Tout commence par des éléments graphiques créés par ordinateur, qui sont modélisés et texturés. Ensuite, des animateurs les font bouger, et on leur applique des effets de tissu et de simulation. Puis viennent les effets comme l’ajout d’eau, de feu ou d’éléments atmosphériques. Ensuite, l’éclairage. Puis arrive l’entrée en scène des compositeurs; nous sommes en quelque sorte le dernier maillon de cette [longue chaîne]. Ma mission consiste à rassembler tous ces [éléments] et à les intégrer dans une image photoréaliste conforme à la vision du réalisateur.
À votre avis, qu’est-ce qui fait qu’un effet visuel est réussi?
Il faut que le spectateur oublie l’aspect technique, oublie qu’il est en train de regarder un effet visuel, et se laisse complètement happer par l’histoire. J’ai souvent entendu James Cameron [le créateur d’Avatar] dire que les effets visuels devaient être au service de l’histoire; c’est une philosophie à laquelle j’adhère entièrement.
Avez-vous des conseils à donner aux étudiants et étudiantes de McGill qui souhaiteraient suivre vos traces?
On peut très facilement tout miser sur l’aspect logiciel. Mais quand on veut travailler dans les effets visuels, il y a de nombreuses autres choses à apprendre, comme l’éclairage, la photographie, le dessin sur le vif, le processus d’animation. C’est bien d’avoir une vision globale, car au bout du compte, les effets visuels sont au service de l’histoire, et non l’inverse.